En cette fin d’année 2025, quelques albums de jazz interpellent tant par la qualité de leur propos que par leur identité singulière. Impossible de passer sous silence ces musiques à écouter sans tarder pour découvrir de superbes paysages musicaux qui interpellent et charment l’oreille. Des CD à ne pas rater pour bien terminer l’année.
Tom Bourgeois signe « Lili »
Un délice de délicatesse et de douceur
Avec « Lili », Tom Bourgeois rend un hommage sensible et poétique à la compositrice Lili Boulanger. A la tête de son quartet, et avec ses invités, Vincent Courtois et Veronika Harcsa, le clarinettiste, saxophoniste et compositeur tisse des instants musicaux chargés d’émotion et de lyrisme L’album distille un jazz de chambre, véritable délice de délicatesse et de douceur.
Originaire de Lyon et diplômé de l’École Nationale de Musique (ENM) de Villeurbanne et du Conservatoire Royal de Bruxelles (section jazz), Tom Bourgeois développe un langage qui navigue entre jazz moderne et musique contemporaine. Influencé par les cours de composition de Diederik Wissels, il s’est révélé comme un compositeur et un arrangeur hors-pair.
Les projets de Tom Bourgeois
Le musicien et compositeur Tom Bourgeois multiplie les projets. Inséré dans le monde du cinéma, il signe une vingtaine de B.O pour courts-moyens métrages et documentaires. Actif en tant que musicien, il compose dans des styles très différents (jazz, chanson, expérimental, grands ensembles) et s’implique comme sideman dans de nombreux groupes (Odil, Vestige, Margaux Vranken Group, Jelle Van Giel Group).

Tom Bourgeois©Tibor Radvanyl
Après son quartet « Murmure » créé en 2016 avec lequel il a gravé le double album « Murmures » (NeuklangRecords) paru en 2018 puis « Murmures/Rumeurs » (NeuklangRecords) enregistré en 2022 avec une plus grande formation,
En 2020, Tom Bourgeois découvre la musique de Lili Boulanger et en 2023, il crée un nouveau quartet de jazz, dédié à la musique de Lili Boulanger. Début 2024, il joue en duo avec le pianiste Kuo Chun Yu durant une tournée à Taïwan à la suite de quoi le duo enregistre un album de compositions.
En 2025, le duo « Moanin’ Birds » sort un second album sur le label Hypnote et le second opus du groupe Vestige, « Ode », paraît à l’automne 2025, avec une tournée à Taïwan.
Tom Bourgeois revient en quartet et signe « Lili » sorti le 30 octobre 2025 en CD chez BMC records et distribué par Socadisc.
« Lili »
« Lili », un opus sensible qui allie mystère et poésie.
Avec « Lili », Tom Bourgeois rend un hommage inspiré à la compositrice Lili Boulanger (1893-1918), sœur cadette de Nadia Boulanger.
Avec à ses côtés, Alex Koo (piano), Lennart Heyndels (contrebasse) et Théo Lanau (batterie), Tom Bourgeois (saxophones, clarinette basse) a enregistré « Lili » en 2024 au Jet Studio de Bruxelles par Rudy Coclet. L’album a été mixé et mastérisé par Philipp Heck aux Bauer Studios de Ludwigsbourg.
Le quartet a invité la chanteuse Veronika Harcsa et le violoncelliste Vincent Courtois. Ce dernier intervient sur six compositions et est rejoint sur quatre d’entre elles par la chanteuse.
Au fil des titres
Tom Bourgeois a composé et arrangé les 14 titres du répertoire de « Lili ».
Thèmes et variations
L’album ouvre avec le lumineux Thèmes et variations #1 et se termine avec Thèmes et variations #2 à la tonalité crépusculaire. Le soprano de Tom Bourgeois illumine Thèmes et variations #1 pris par le quartet sur un tempo assez rapide et enlevé. A partir d’un motif musical d’allure joyeuse, contrebasse et soprano transportent l’oreille dans un paysage mélodique radieux et fluide. Une musique à l’éloquence discrète.
Sur le dernier titre de l’album, Thèmes et variations #2, c’est le piano d’Alex Koo qui referme l’hommage à Lili Boulanger.
Sur Thèmes et variations #4, le saxophone ténor et le piano livrent à l’unisson un jazz de chambre poétique et enchanteur soutenu par le jeu inspiré du batteur. C’est sur un tempo plus rapide et avec une liberté d’expression inouïe que le quartet et Vincent Courtois interprètent Thèmes et variations #5. Le chromatisme y est de mise et les instruments semblent entrer en fusion sur les 79 secondes de ce titre explosif.
Pie Jesus, avec Vincent Courtois
Pie Jesus est la dernière œuvre que Lili Boulanger a dicté sur son lit de mort à sa sœur Nadia Boulanger. Avec sensibilité mais non sans énergie, le piano entame la pièce aux allures de requiem. Il est rejoint par le violoncelle puis par le soprano dont la douceur est empreinte de gravité. Batterie et contrebasse jouent en osmose. Solennel et grave le titre constitue un des moments essentiels de l’album.
En quartet
Cinq autres titres sont joués en quartet.
Sur Thème épique, le saxophone soprano expose une mélodie dont la tension dramatique est induite par le jeu fougueux et très libre du piano et une section rythmique tumultueuse. Le morceau se termine et s’étire en douceur sur un rythme plus qu’apaisé.
Changement de paysage avec Thème haut perché qui débute par un riff tellurique de la contrebasse sur lequel vient se greffer une mélodie exaltée que piano et ténor jouent quasiment à l’unisson au-dessus des roulements de la batterie furieuse. La contrebasse propose ensuite une improvisation lumineuse qui précède le solo poétique du ténor.
Le piano débute Jeff (10) épique avec un riff percussif et obsédant au-dessus duquel plane le chant du ténor qui semble brûler d’un feu intérieur. De contemplative, l’ambiance devient épique sous l’impulsion de la section rythmique.
Lili Boulanger a composé la Vieille prière bouddhique (Prière quotidienne pour tout l’univers) entre 1914 et 1917 et ne l’a jamais entendue interprétée de son vivant. Au fil de la partition de Vieille prière bouddhique, Tom Bourgeois restitue une ambiance de sérénité paisible. De la clarinette basse s’élève une prière qui résonne comme un message de paix et de tolérance. Le piano enchaîne et s’envole dans une sorte d’incantation dont les phrases sinueuses dessinent des arabesques de notes qui s’élèvent vers les cieux. Un concentré de lyrisme et de poésie musicale.
C’est sur un tempo enjoué impulsé par la section rythmique que le soprano souffle la très courte mélodie lumineuse de Thème fantômes, morceau le plus court de l’album.
Avec les deux invités
Sur Hymne au soleil, le quartet se transforme en chœur à six voix avec Vincent Courtois et Veronika Harcsa. Les six interprètes acclament le soleil. La chanteuse hongroise a elle-même écrit les paroles qui alternent avec ses expressions vocales pétillantes et surprenantes. Accords superposés, cordes frottées, cymbales percutées, clavier percussif. Ambiance solaire et enflammée.
Changement de climat avec l’ambiance impressionniste des Thèmes d’amour en Canon. Le violoncelliste entre en scène suivi du contrebassiste, tous deux à l’archet et rejoints par le pianiste alors que le batteur caresse les cymbales. Tels des souffles mystiques, les volutes de la voix croisent les notes du ténor. Les lignes musicales s’imbriquent comme des chants en canon. Musique et spiritualité entrent en vibration. Musique de l’âme, musique de l’amour ?
Sans hésitation on emboîte le pas à Cortège qui allie le lyrisme du chant au souffle chaud de la clarinette basse et aux virtuosités somptueuses du violoncelle. Plus loin, un climat crépusculaire presque dramatique règne sur Attente. Sur un rythme solennel, Veronika Harcsa chante le texte dont elle a elle-même écrit les paroles alors que la clarinette basse et le violoncelle peaufinent leur jeu. Émotion, lyrisme et raffinement sont de chaque instant.
« Lili », moderne et grave, libre et inspiré, singulier et poétique, lyrique et fascinant de bout en bout. Un album à découvrir absolument !
2025… CD à ne pas rater !
2025… Ultimes « Coups de cœur »
Riche en surprises, 2025 a permis de découvrir de nouveaux talents et de se régaler de la musique d’artistes confirmés aux projets renouvelés. Pour terminer l’année, quoi de mieux que ces « Ultimes Coups de cœur » pour apprécier des pépites de jazz d’aujourd’hui et d’hier.
« Lines For lions »… par le trio Courtois/Erdmann/Fincker
Avec sa nouvelle création « Lines for lions », le trio Courtois/Erdmann/Fincker continue à creuser le sillon d’un langage qui lui est propre, nourri de ses multiples influences. Les trois musiciens proposent un voyage musical enthousiasmant. Un jazz chambriste lumineux et élégant, inspiré par la musique West Coast.
Leïla Olivesi a goûté aux joies de la scène au sein de la troupe des « P’tits Loups du jazz » dès l’âge de treize ans. Corse par son père et mauritanienne par sa mère, Leïla Olivesi est née au Moulin d’Andé en Normandie et a grandi dans l’effervescence artistique et cosmopolite de son milieu familial, entre le bandonéon d’Astor Piazzola, Nina Simone et la musique de Miles Davis et John Coltrane.
A ses côtés, Leïla Olivesi a réuni Baptiste Herbin (saxophone alto), Adrien Sanchez (saxophone ténor), Jean-Charles Richard (saxophones baryton & soprano), Quentin Ghomari (trompette, bugle), Manu Codjia (guitare), Yoni Zelnik (contrebasse) et Donald Kontomanou (batterie). Sur un titre, la partition de saxophone alto est confiée à Olga Amelchenko.
« Songbook » annoncé pour le 14 novembre 2025 chez Artwork Records. A la tête de son trio, il se produit avec six chanteuses, Jean Baylor, Ann Hampton Callaway, Cécile McLorin Salvant, Ekep Nkwelle, Catherine Russell et deux chanteurs, Kurt Elling et Tyreek McDole.




La clarinette basse introduit ensuite le thème A Night in Kali Temple au-dessus des lignes de contrebasse que sculpte Sarah Murcia sur le manche de son instrument. S’installe alors une atmosphère nostalgique. Aucun effet, juste la sonorité très pure de la clarinette et les notes boisées de la contrebasse. Ils sont rejoint par la trompette et le piano dont le chorus inspiré est brodé d’accents poétiques. Pour finir, la mélodie est reprise par le quintet sur un mode empreint de sérénité.
Samedi 23 août 2025, la superbe édition du Festival Jazz Campus en Clunisois 2025 se termine avec
Après avoir remercié Didier Levallet grâce à qui le festival Jazz Campus en Clunisois existe depuis 48 ans et permet l’expression des musiques de jazz, chose exceptionnelle par « ces temps qui marchent à reculons…! », Andy Emler avoue avoir passé « 8 jours exceptionnels » avec les stagiaires et annonce au public que le trio va jouer le programme de son projet « There is another day » dont l’album devrait sortir en mai 2026. Un voyage musical pour changer le monde… ! Programme ô combien alléchant.
fait des incursions dans les graves alors qu’Endy Emler plaque des accords dans le registre aigu, soutenu par la frappe vigoureuse d’Éric Échampard sur ses cymbales. La puissance sonore s’accentue. L’archet s’arrête, le piano dessine des arabesques de notes perlées puis invite la section rythmique à le rejoindre. L’archet reprend dans les aigus, la batterie insuffle une pulsation tout en suspension entre toms et cymbales. Un climat orageux fait écho au flot dense des notes du piano qui module Après un court break, le son augmente encore. Comme exaspérée, la musique amorce une marche martiale et le climat devient orageux.
Éric Échampard le rejoignent. La matière sonore se déstructure segmentée par les torrents de notes fulgurantes du piano, les pulsations volcaniques des baguettes sur les cymbales et les graves de la contrebasse protestataire. Après une ultime montée en puissance, le climat se tend à l’extrême, l’exaspération est à son comble puis l’intensité diminue doucement, la musique se calme, contrebasse et batterie s’arrêtent, le piano pose quelques accords sereins dans lequel se faufile le silence… Enough !
Touché par la générosité et l’inventivité des artistes, le public se lève et salue la magnifique prestation du trio ETE par un concert d’applaudissements enthousiastes. Bien que prétextant n’avoir « plus rien à jouer », Andy Emler propose d’interpréter les deux premiers volets de « Useful report », quatrième album du trio sorti en 2022. L’archet percute les cordes, le piano pulse, la pulsation enfle, la batterie entre et explose. Au-dessus des roulement fortissimos de la batterie, piano et contrebasse échangent sans retenue. Cascades de notes, modulations, course effrénée du tempo… mais tout a une fin et les trois musiciens quittent la scène sous une ovation unanime.